20. LES TRÉSORS DE LA PAUVRETÉ16 e CANTIQUE |
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1. VOICI la perle précieuse,
Voici le trésor si caché Et la vertu si généreuse Que j'ai si longtemps recherché, Mais il n'est pas facile à prendre; Quiconque veut le posséder Doit, pour l'avoir, donner et vendre Tout ce qu'il a, sans marchander. 2. C'est la pauvreté volontaire, Ou bien la pauvreté d'esprit, Ou le grand conseil salutaire Que nous a donné Jésus-Christ; Qui fait qu'un homme sage quitte Son bien et le désir du bien, Afin de marcher à sa suite, Comme un véritable chrétien. 3. Jésus-Christ a fondé sur elle L'Église et la Religion, C'est sur elle que le fidèle Doit fonder sa perfection. C'est par là qu'il faut qu'on commence Pour atteindre la sainteté; Autrement on n'est qu'impuissance, Que tiédeur, qu'instabilité. 4. Un Dieu, qui ne peut se défendre Des beautés de la pauvreté, Et qui l'aime jusqu'à se rendre Très pauvre en notre humanité. Il l'enrichit en sa personne Des trésors de sa vérité, Il l'orne même et la couronne De toute sa divinité. 5. Écoutons l'étable et la crèche Où naît cet aimable Sauveur, Tout nous y montre et nous y prêche La sainte pauvreté de coeur. De la crèche, allez au calvaire: Il meurt pauvre et nu sur la croix, Il fait de la croix une chaire Pour la prêcher à haute voix. 6. Il est pauvre toute sa vie, Son père est pauvre charpentier, Très pauvre est sa mère Marie. Il n'a pas un pauvre denier Pour payer un tribut modique. Les bêtes ont où se cacher, Pour lui, n'a pas, comme il l'explique, Un pauvre lit pour se coucher. 7. Depuis trente ans il se prépare A dire un bon mot de son coeur, Il faut que ce mot soit bien rare. Voici ce grand mot du Sauveur, Sa première béatitude, Le plus grand mot qui soit écrit Qui demande une longue étude: " Bienheureux les pauvres d'esprit! 8. Car le royaume de ma gloire Appartient à leur pauvreté; Le pauvre est maître, il faut me croire, De toute ma félicité. " Remarquez que Jésus proteste Que le pauvre est dès à présent Maître du royaume céleste, Tant il est grand, riche et puissant. 9. Il dit que l'esprit de son Père L'a fait venir pour leur salut, Pour leur annoncer sa lumière, Et que c'est son principal but. S'il prononce de grands oracles, S'il ouvre le fond de son coeur, S'il opère de grands miracles, C'est pour eux, c'est en leur faveur. 10. Tandis qu'il rejette et méprise Les grands et les riches seigneurs, Il ne fonde la sainte Église Que sur douze pauvres pécheurs, Qui, pour conquérir tout le monde, Quittent tout sans rien posséder, Qui, pour vaincre l'esprit immonde, Se dépouillent sans rien garder. 11. Il dit: Quelqu'un veut-il un trône ? Quelqu'un veut-il être parfait ? Qu'il vende et qu'il donne en aumône Tout ce qu'il a: c'est mon secret. On ne peut être de ma suite, Si l'on ne veut pas tout quitter. J'ai tout quitté, que l'on m'imite, Autrement c'est me rejeter. 12. Au commencement de l'Église, Les chrétiens n'étaient que ferveur, C'est qu'ils quittaient tout sans remise, Sans chicaner, du fond du coeur; Mais maintenant mille faiblesses Dans ce qui paraît sainteté. Hélas! on aime les richesses, Hélas ! on fuit la pauvreté. 13. N'ayant tous qu'un coeur et qu'une âme, Qu'une bourse et les mêmes biens, Ils brûlaient d'une pure flamme, Ils devenaient de saints chrétiens. Ayant quitté ces mots de glace De mien, de tien et de quelqu'un, L'abondance de toute grâce Les enrichissait en commun. 14. Leur pauvreté toute divine Était cause de leur bonheur, Notre avarice est l'origine De presque tout notre malheur. Sur le diable ils avaient victoire Parce qu'ils combattaient tout nus; Si nous perdons victoire et gloire C'est que nous sommes revêtus. 15. Voyons les saints, voyons nos pères, Ces modèles de sainteté Auxquels le Père des lumières A découvert la vérité. Ils quittaient toutes leurs richesses, Ou ne s'en gardaient que très peu, Pour embrasser avec tendresses La sainte pauvreté d'un Dieu. 16. C'est cette pauvreté charmante Que prêchait partout saint François, Cette image toute vivante D'un Dieu pauvre mort sur la croix. C'est depuis qu'il l'eut embrassée Que Dieu le combla de trésors, Que son âme fut embrasée Des plus ineffables transports. 17. Malgré les sens et la nature, Il faut croire le pauvre heureux; Il est sûr, puisque Dieu l'assure, Cet article n'est point douteux. Ils sont les portraits véritables De Jésus-Christ pauvre pour nous, Ils sont ses frères tout semblables, Dignes d'être honorés de tous. 18. En quittant tout avec courage, En méprisant la vanité, Ils gagnent tout bien sans partage Dans le temps et l'éternité: Dans le temps, grâce en abondance, Elle a son royaume en leur coeur; Dans l'éternité, gloire immense, Ils ont la gloire du Sauveur. 19. Comme imitateurs des apôtres, Ils reçoivent de leur Sauveur Plus de gloire au ciel que les autres, Plus de trésors, plus de grandeur. Pour l'avoir voulu suivre et croire Dans ses plus nobles actions, Assis sur des trônes de gloire Ils jugeront les nations. 20. Ce qui fait le bonheur suprême Des amis de la pauvreté, C'est qu'ils reçoivent de Dieu même Cent fois autant qu'ils ont quitté. Pour un père, ils trouvent cent pères, Et, pour un ami, cent amis: Le centuple en toutes manières, Ainsi que Dieu leur a promis. 21. Ils ont même dès cette vie Le centuple en biens temporels, Et puis au ciel, dans leur patrie, Ce centuple en biens éternels. Le vrai pauvre est maître du monde, Il a tout sans rien excepter, Il a le ciel, la terre et l'onde, Et rien ne les lui peut ôter. 22. Cette pauvreté fait les sages, Les grands saints, les hommes de prix, C'est la vertu des grands courages Et non pas des petits esprits. C'est la source de la sagesse, La raison même l'a compris, Témoins ces sages de la Grèce Qui quittaient tout avec mépris. 23. Tandis que les riches gémissent Au milieu de mille malheurs, Les bons pauvres se réjouissent Au milieu de mille douceurs. La paix, la joie et l'abondance Au bon pauvre toujours content, L'ennui, le trouble et l'indigence Au riche toujours mécontent. 24. Puisque Dieu l'assure et l'atteste Je crois les riches malheureux, Je crois que c'est un bien funeste De devenir riche comme eux; Car les richesses qu'on appelle Sont le dieu de l'iniquité, La peste fine, mais cruelle, Qui détruit toute sainteté. 25. Ce sont les pièges redoutables, Mais les plus fins, les plus cachés, Les plus grands instruments des diables Pour causer les plus grands péchés. C'est cette malignité seule Qui fait tant de riches périr, Qui fait ouvrir la grande gueule De l'enfer pour tout engloutir. 26. Ce sont de piquantes épines Qui font au coeur mille douleurs Et les funestes origines D'où naissent les plus grands malheurs. Leur apparence si pompeuse Est un bourreau qui nous sourit, C'est une vanité flatteuse Qui souille tout et qui périt. 27. Elles n'ont aucune durée Dans leur éclat malicieux, Cependant leur face dorée Trompe les coeurs, charme les yeux; Elles sont la grande machine Qui fait rouler tout l'univers De fine malice en plus fine, Jusqu'aux péchés, jusqu'aux enfers. 28. Mais, mon Dieu, qu'il faut de sagesse Pour découvrir ce bien trompeur, Puisque jusqu'au sage s'empresse A l'acquérir, pour son malheur l! Tant il est vrai qu'on voit sur terre Un nombre infini d'hommes fous Qui souffrent tout, qui font la guerre Pour des biens qui les damnent tous. 29. Que d'allées, que de venues'! D'où vient cette rapidité! C'est pour l'argent qu'on court les rues, Chacun le tire à son côté: Au barreau, l'officier avide, Dans la boutique, l'artisan, A l'armée, un soldat rapide, Et dans le marché le paysan. 30. Je ne dis rien de ces sangsues Qui sucent tous les jours le sang, Qui par leurs finesses cousues Sont des voleurs du premier rang. Mais, grand Dieu, que vois-je en l'église ? Oh! quels monstres d'iniquité! J'en demeure dans la surprise, N'osant dire la vérité. |
31. Médecin, procureur, notaire,
Juge, avocat, huissier, sergent, Tout marchand, tout homme d'affaire, Tout court, tout vole au mot d'argent. On s'expose à toute tempête, On entreprend mille travaux, Et ce, pour trouver une bête Qui doit produire mille maux. 32. Tandis qu'un riche sacrifie Son temps, son repos, sa santé Et le bonheur de l'autre vie A ce métal d'iniquité, Le pauvre d'esprit volontaire Se repose en Dieu saintement, Y gagne sans aucune affaire Et la terre et le firmament. 33. Oh! que ce riche est à son aise! Qu'il a d'argent, qu'il a de bien! Tout lui rit et rien ne lui pèse ! Homme sage, n'en croyez rien. Sa pauvre âme est toute rongée D'ennui et de soins superflus, Elle est une mer agitée Et qui ne se calmera plus. 34. Plus le riche a, plus il désire, Le bien augmente son désir, Et ce désir est son martyre Qui ne lui laisse aucun plaisir. C'est un affamé misérable Qui ne dit jamais: " C'est assez ", Un feu d'enfer insatiable Qui dit: " Apportez, entassez." 35. Dieu dit qu'il n'est rien en ce monde Plus méchant qu'un riche de coeur, C'est un pourceau qui crie et gronde Au milieu de tout son bonheur. Il a l'âme toute vénale, Il la vendra pour quelques sous, Sa folie est plus que brutale, Il est le plus grand fou des fous. 36. Il est rempli d'idolâtrie Envers son Dieu, son souverain, Il est rempli de barbarie Envers le pauvre et son prochain. Parlez-lui de l'argent, il vole, Il est son idole et son dieu; Dites de Dieu quelque parole, Il n'en remuera pas du lieu. 37. Mais quand ils perdent ces richesses Par quelques fâcheux accidents, Oh ! quels regrets, quelles angoisses! Souvent ils en grincent des dents. Mais à la mort, quand ils vomissent Ces biens qu'ils avaient dans le coeur, On les éventre, ils en gémissent, Mais le ciel rit de leur malheur. 38. Les richesses sont très gluantes Et le coeur s'y colle aisément, Elles ont des couleurs charmantes Qui ravissent tout puissamment. On peut les avoir sans attache, Mais c'est là la difficulté, Et la plus grande que je sache En matière de sainteté. 39. L'argent est tout souillé des vices Qu'il a causés de main en main; Il est pénétré de malices, C'est l'ami de l'esprit malin. Il faut un saint, mais qu'il est rare! Pour se garder de son poison; Il brille, il se glisse, il s'empare Et du coeur et de la raison. 40. Ce morceau de terre fardée Aux yeux d'un fou paraît un bien, Mais il n'a de prix qu'en l'idée, Car chez un sage il ne vaut rien. C'est un Protée à mille faces, Le voilà haut, le voilà bas, C'est par ces changeantes grimaces Qu'il livre et gagne des combats. 41. Sachez qu'il est plus difficile Qu'un riche de coeur entre aux cieux Qu'un chameau par un trou d'aiguille, Tant au fond il est malheureux Pour les maux dont Dieu le menace. Il devrait hurler les hauts cris, Crier miséricorde et grâce, Car Dieu le voit avec mépris. 42. Pauvres, tressaillez d'allégresse, Vivez contents, soyez en paix; Vous vous amassez des richesses Qu'on ne vous ravira jamais. Voyez tomber à votre droite Dix mille riches dans les feux, Suivez pieds nus la voie étroite, C'est par elle qu'on monte aux cieux. 43. Mais ne vous trompez pas, mes frères, Car plusieurs pauvres sont damnés, Car les seuls pauvres volontaires Sont les pauvres prédestinés. Plusieurs pauvres, I'étant par force, Murmurent dans leur abandon; N'ayant de vertu que l'écorce, Ils sont les pauvres du démon. 44. Ils ont l'argent en cette vie, Non dans leurs mains, mais dans leur coeur Puisqu'ils en ont toujours envie, Puisqu'ils l'aiment avec ardeur. Souvent un pauvre misérable Est plus avare avec un rien Qu'un potentat considérable Ne l'est avec tout son grand bien. 45. Jésus ne veut point à sa suite Les pauvres qui sont paresseux; Le paresseux est sans mérite, On le lie, on le jette aux feux. Dieu ne veut pas même qu'il mange Quand il ne veut que reposer, Et quand, par un malheur étrange, Il ne s'adonne qu'à gueuser. 46. Souvent les pauvres sont impies En s'éloignant des sacrements, Pour rien ils font des menteries Et quelquefois des jurements. Ils sont doublement par leurs crimes Malheureux dans leur pauvreté, Plus malheureux dans les abîmes Pendant toute l'éternité. 47. Quittez de coeur, pauvres fidèles, L'argent que recherchent les fous Et mille vaines bagatelles Qui sont très indignes de vous. Faites un entier sacrifice, N'attachez votre coeur à rien, Ce. serait faire une injustice, Une injure au souverain bien. 48. Foulez aux pieds comme des braves L'or et l'argent et leurs amis, Ne vous en rendez pas esclaves, Mais prenez-les pour ennemis. Allez, montez à l'empirée Par la pauvreté du Sauveur, Où l'abondance est préparée A tous les vrais pauvres de coeur. 49. Mais tâchez de mettre en pratique Ce saint esprit de pauvreté, Ou bien il est très chimérique Et n'est plein que de vanité; Quand vous manquez du nécessaire, Souffrez-le donc joyeusement, Sans dire rien qui soit contraire Au plus parfait détachement. 50. Que j'ai peu connu votre grâce, Chère pauvreté de mon Dieu! Mais maintenant je vous embrasse Avec un coeur tout plein de feu, Car je préfère vos livrées, Vos haillons, vos pâles couleurs A tant de vanités dorées Qui trompent les yeux et les coeurs. 51. Allez, petites créatures, Vous êtes indignes de moi, Maintenant je dis mille injures A celles qui m'ont fait la loi. Le Seigneur est venu m'apprendre Le moyen d'être heureux sans vous, Allez, je ne puis vous reprendre Sans me mettre au nombre des fous. 52. Je sais que le monde me traite De scrupuleux, de gueux, de fou, C'est par là que je le maltraite Et que je lui casse le cou. Plus il dit pour que je m'emplume, Et plus je me dépouillerai, Plus il m'inspire sa coutume, Et plus je m'en éloignerai. 53. Oui, je ferai tout le contraire De tout ce qu'il m'inspirera, Ce sera ma règle ordinaire Qui jamais ne me trompera. Il aura la vaine apparence, Et moi j'aurai la vérité; Il aura la folle abondance, Et moi j'aurai la pauvreté. 54. Il aura des hardes pompeuses, Moi je n'aurai qu'un vieux haillon; Il aura des suites nombreuses, Moi je serai dans l'abandon. L'argent lui fait chanter victoire, Je la chante en m'appauvrissant; L'argent lui fait trouver la gloire, Moi je la trouve en le laissant. 55. Je trouve en ma pauvre chaumine Plus de beautés qu'en ses palais: Je n'ai ni cave, ni cuisine, Et je mange de meilleurs mets. C'est pour le bien qu'il se tourmente, Il craint qu'il ne lui soit ravi; Moi je ne sème ni ne plante, Et je recueille plus que lui. 56. Il cherche, il vole, il parle, il crie, Afin de s'acquérir du bien; Pour moi, si j'agis ou je prie, C'est afin de n'avoir plus rien. Il se fait rouler en carrosse, S'il marche, c'est d'un air pompeux; Je me ris de ce vain colosse Et je marche à pied comme un gueux. 57. Il est riche en biens de la terre, Et moi pauvre, mais riche en Dieu; Il n'a que procès et que guerre, Et moi j'ai la paix en tout lieu. Sans cesse il crie: " Apporte, apporte ", Et moi je ne veux aucun bien; Son attache au bien est très forte, Mon pauvre coeur ne tient à rien. 58. J'ai mérité par mes offenses D'être un homme riche ici-bas Oh! la vengeance des vengeances, Seigneur, ne m'y condamnez pas. Calmez votre juste colère Par la pauvreté de Jésus; Je la prends pour ma chère mère, Je la prends pour mes revenus. 59. Jésus pauvre, je veux vous suivre, Pauvre à pauvre, jusqu'à la mort. Pardon, la pauvreté m'enivre, Et m'inspire ce saint transport. Que je vous ressemble en ma vie, Ou me l'ôtez dès à présent; Par votre coeur et par Marie, Octroyez-moi ce grand présent. 60. De peur que la route commune M'écarte de la vérité Je viens pour faire ma fortune Des biens de votre pauvreté. Faites ma fortune bien haute, Que je sois pauvre comme vous Et qu'avec moi tout mon bien saute. Je serai plus riche que tous. DIEU SEUL. |