l. INTRODUCTION
«Prends et lis, c'est toujours l'amour qui parle.» Cette parole de saint Augustin a propos de la Bible pourrait s'appliquer à l'œuvre de Montfort. Non pas qu'il ait écrit un traité spécifique sur l'amour (à l'exception de l'ASE), mais cette réalité est à la source de toute sa vie et l'inspiration de son action. Sa sollicitude pour les pauvres, son engagement dans la prédication populaire, jusqu'à l'acte d'écrire, sont chez Montfort, des actes d'amour. Qu'il prenne la parole ou la plume, c'est pour que «tous ceux qui l'entendront soient enflammés d'un nouveau désir de vous [la Sagesse] aimer et de vous posséder dans le temps et dans l'éternité» (ASE 2).
Qui dit amour dit relation entre personnes. En fait, l'amour désigne une qualité de relation, celle qui est faite de réciprocité, de profondeur, de fidélité, de totalité, de joie. Pour Montfort, c'est la relation à Dieu qui englobe, explique et nourrit toutes les autres. Tout prend source en Dieu et retourne à lui. C'est Dieu qui a l'initiative en tour. C'est lui qui a aimé le premier, qui nous aime encore et nous aimera dans l'avenir. Au cœur de l'expérience spirituelle de Montfort, il y a cette découverte de l'amour qui est venu, il y a cette certitude que l'amour vient encore et la préoccupation de l'accueillir, il y a cette espérance que l'amour viendra pour tout accomplir.
C'est sous ce triple éclairage donc que nous explorerons le thème de l'amour chez Montfort pour découvrir avec lui comment l'amour est venu, vient, viendra, et pour apprendre avec lui à l'accueillir.
II. LES MOMENTS DEL'AMOUR
L'amour qui est venu
Le désir de l'amour, c'est d'être avec. Rue Pot-de-fer, Montfort fait l'expérience de l'immédiateté de Dieu. C'est sous les traits de la Sagesse à la fois éternelle - étant une avec Dieu - et incarnée - parce qu'amoureuse de l'homme - que Montfort ressent le Dieu tout proche. La distance s'est écroulée. Il communie à la présence qui l'envahit. «Ne cherchons pas chez Montfort un traité de théologie spéculative sur le Verbe Incarné. Il nous donne plus et mieux - une contemplation émerveillée et aimante du mystère de Jésus.»1 C'est dans une sorte de longue méditation que Montfort essaie de nous communiquer son expérience. Méditation où l'Évangile et les écrits sapientiaux de l'Ancien Testament se rencontrent, se fondent, et s'éclairent mutuellement. Ce qui se dégage de ce premier livre de Montfort, L’Amour de la Sagesse Éternelle, c'est une vision des rapports entre Dieu et l'homme où l'amour a la place centrale, à la fois comme initiative de Dieu et comme réponse de l'homme à celle-ci. Une simple lecture du livre confirmera, croyons-nous, que le thème de l'amour, non seulement y est présent, mais en est l'âme, l'inspiration et l'ossature.
Pendant quatre chapitres (2 à 5), Montfort décrit cette Sagesse éternelle et préexistante. C'est elle qui est la mère de l'univers. Salomon (ne l'appelle pas seulement l'ouvrière de l'univers, mais la mère, parce que l'ouvrier n'aime pas et n'entretient pas son ouvrage comme une mère fait son enfant» (ASE 31). En créant l'être humain, «elle alluma dans son cœur un incendie de pur amour pour Dieu» (ASE 37). Mais voilà que l'homme, par le |
péché, «a le cœur tout glacé pour Dieu» (ASE 39). «Chose étonnante, amour incompréhensible qui va jusqu’à l'excès, cette aimable et souveraine Princesse s'offre elle-même en sacrifice» (ASE 45) pour sauver l'homme. Dans le temps qui précède l'Incarnation, elle «a témoigné aux hommes, en mille manières, l'amitié qu'elle leur portait» (ASE 47).
Montfort prend ensuite tour un chapitre pour nous expliquer ce qui pousse la Sagesse éternelle à agir ainsi envers l'homme. Il y a une si grande liaison d'amitié entre la Sagesse éternelle et l'homme, qu'elle est incompréhensible. La sagesse est pour l'homme et l'homme pour la Sagesse. [...] elle l'aime comme son frère, son ami, [...] en sorte qu'on lui fait une violence infinie lorsqu'on lui refuse ou on lui arrache le cœur d'un homme» (ASE 64). Montfort conclut que cette logique de l'amour ne pouvait conduire qu’à l'incarnation: «Et voila la grande merveille du ciel et de la terre, l'excès prodigieux de l'amour de Dieu: [...] le Verbe s'est fait chair, la Sagesse éternelle s'est incarnée» (ASE 108) «pour s'approcher de plus près des hommes et leur témoigner plus sensiblement son amour» (ASE 70). Et depuis, elle quête leur cœur en disant: «Venez à moi, [...] ne craignez rien; [...] Je suis semblable à vous: je vous aime» (ASE 70). Tout dans les gestes et les paroles de la Sagesse éternelle et incarnée, Jésus Christ, témoigne de son attachement à l'être humain. Jusqu'à l'Eucharistie qui est une «invention amoureuse» de la Sagesse lui permettant à la fois de mourir pour nous et de continuer à demeurer avec nous (ASE 71).
Montfort poursuit en nous décrivant cette sagesse incarnée dans ses attitudes, ses gestes, ses paroles et sa mort. Dès le début, il résume ainsi ce qu'il a découvert: «Elle est donnée par l'amour et formée par l'amour. [...] Elle est donc toute d'amour ou plutôt l'amour même du Père et du Saint-Esprit» (ASE 118). Déjà son nom résume sa raison d'être: «Jésus sauveur, [...] dont le propre est d'aimer et sauver l'homme) (ASE 120).
C'est sous l'angle de la douceur que Montfort perçoit l'amour à l'œuvre en Jésus Christ. Douceur dans son nom (ASE 120), dans son visage (ASE 121), dans ses paroles (ASE 122), dans sa conduite (ASE 124-130). Cette contemplation du Christ se termine par un chapitre sur sa passion. Là aussi, l'amour est la source et la fin. «Entre toutes les raisons qui nous peuvent exciter à aimer Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, la plus puissante, à mon avis, [ce] sont les douleurs qu'il a voulu souffrir pour nous témoigner son amour» (ASE 154). A cause de cette souffrance vécue par amour, la croix «est, quand elle est bien portée, la cause, la nourriture et le témoignage de l'amour» (ASE 176.)
Enfin, Montfort donne les moyens d'acquérir la Sagesse, c'est-à-dire d'entrer et de grandir dans une relation d'amour avec le Christ, car après tout, «c'est seulement notre cœur que la Sagesse nous demande» (ASE 209).
A travers ce bref survol, nous pouvons voir qu'au cœur de l'expérience spirituelle de Montfort il y a cette rencontre de l'Amour éternelle Fils de Dieu - qui est venu nous rejoindre dans notre chair. Tout dans cette aventure de l'incarnation est motivé et dirigé par l'amour de Dieu pour l'être humain. Or, dans la ligne de la pensée bérullienne, Montfort sait aussi que ce même amour manifesté en Jésus est toujours aussi réel et agissant, et que l'amour qui est venu en lui continue de venir à nous, en s'incarnant dans notre temps et notre fragilité 2. |